
Si les manuels fonctionnaient comme ils sont censés le faire, nous n’aurions pas à réaliser la moitié des adaptations que nous faisons chaque jour en thérapie. Nous avons tous accompagné un enfant ou un élève brillant, curieux et capable, mais complètement bloqué par de longs paragraphes, un langage abstrait ou une explication rigide et unique. D’une manière ou d’une autre, c’est toujours à l’apprenant de s’adapter.
Nous savons que c’est faux. L’apprentissage n’a jamais été une taille unique. Les cerveaux sont complexes, non linéaires et merveilleusement différents. Certains apprenants ont besoin de voir. D’autres ont besoin d’entendre. Certains ont besoin qu’on leur explique trois fois et de trois manières avant que cela fasse tilt. Beaucoup ont besoin de l’autorisation d’aborder l’information de biais plutôt que de face.
C’est pourquoi le nouveau projet de Google Research, Learn Your Way, a retenu notre attention. Il utilise l’IA générative pour transformer des manuels statiques en expériences d’apprentissage dynamiques et adaptées. Au lieu de contraindre chaque apprenant à suivre le même chemin, le contenu s’adapte à leur manière de penser, de poser des questions et de donner du sens au monde.
D’un point de vue clinique, cela résonne immédiatement. Que faisons-nous en séance toute la journée, sinon cela ? Nous reformulons les consignes. Nous simplifions le langage. Nous ajoutons des supports visuels. Nous ralentissons ou nous accélérons. Nous guettons ce moment où le visage d’un apprenant change, et l’on sait que quelque chose a enfin fait sens. Les manuels n’ont jamais su faire cela, ils ne peuvent pas remarquer la confusion ni s’ajuster. Jusqu’à maintenant.
Les manuels traditionnels présupposent un apprenant idéal qui lit couramment, traite rapidement et reste concentré du début à la fin. Pour nos patients, en particulier ceux qui sont neurodivergents, présentent des difficultés langagières, des troubles de l’attention ou des différences d’apprentissage, le manuel devient souvent lui-même la barrière.
Learn Your Way remet en question ce modèle. Les apprenants peuvent demander une explication plus simple, solliciter un exemple, explorer une version visuelle ou relier le contenu à quelque chose de familier. Il n’y a aucune honte à redemander, aucune pression pour suivre le rythme de la page. Cela, à lui seul, peut transformer la relation d’un apprenant à l’apprentissage.
Sur le plan émotionnel, cela compte. Beaucoup d’enfants et d’adultes avec lesquels nous travaillons portent des années de frustration silencieuse, convaincus qu’ils « ne font pas assez d’efforts » alors qu’en réalité, c’est le format qui n’a jamais fonctionné pour eux. Un contenu adaptatif envoie un message différent : vous n’êtes pas le problème. C’était le format.
Du point de vue du langage et de la communication, c’est particulièrement pertinent. Une syntaxe dense et des explications abstraites constituent des obstacles fréquents. Une IA qui réduit la charge linguistique tout en préservant le sens peut soutenir la compréhension sans sur‑simplifier, au bénéfice des apprenants avec un trouble développemental du langage, une dyslexie ou des besoins de seconde langue.
Bien sûr, l’IA n’est pas un thérapeute. Elle ne remplace pas l’accordage humain, le raisonnement clinique ni la sécurité relationnelle. Personnaliser, ce n’est pas comprendre le profil sensoriel d’un apprenant, son état émotionnel ou son histoire. Mais en tant qu’outil, elle a du potentiel. Nous pouvons imaginer utiliser des explications adaptatives pour le transfert entre les séances, orienter les familles vers des ressources qui rejoignent l’enfant là où il en est, ou collaborer avec les enseignants autour de supports partagés et flexibles.
Ce qui ressort le plus, c’est le changement d’état d’esprit. Learn Your Way reflète ce que les cliniciens ont toujours su : la variabilité n’est pas l’exception, c’est la base. Lorsque les environnements d’apprentissage sont flexibles, davantage d’apprenants réussissent sans devoir être « corrigés » au préalable.
Les manuels n’ont jamais été neutres. Ils ont favorisé une frange étroite d’apprenants tandis que les autres étaient sommés de rattraper. Ce virage vers l’apprentissage adaptatif ressemble au moment où le bon sens rattrape enfin son retard. Pour ceux d’entre nous qui travaillent chaque jour avec de vrais cerveaux, de vraies difficultés et un vrai potentiel, cela ressemble moins à l’avenir qu’à une validation qui arrive à point nommé.
